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dimanche, février 26, 2017

"Soldados de Salamina" de Javier Cercas (Espagne)

Javier Cercas, né en 1962, est un écrivain et traducteur espagnol, professeur de littérature à l'université de Gerona. Il a publié huit romans, des nouvelles, plusieurs essais et quelques chroniques (il est chroniqueur pour le journal El País). Soldados de Salamina, publié en 2001, fut un vrai succès éditorial en Espagne et dans d'autres pays.

Le titre du roman, Les soldats de Salamine, est une allusion à la défaite navale perse, en 480 avant JC, qui symbolise la douleur des vaincus devant la puissance athénienne.


Un narrateur nommé Javier Cercas mais qui n'est pas le véritable Javier Cercas auteur (il s'en distingue par les détails qu'il fournit sur lui), décide de faire une recherche pour écrire l'histoire de l'un des fondateurs de la Phalange, nommé Rafael Sánchez Mazas, qui s'était retrouvé, dans les derniers jours la guerre civile espagnole, parmi un groupe de franquistes fusillés par des Républicains mais avait réussi à s'échapper dans la forêt. Un petit groupe de soldats partirent alors à sa recherche et il se retrouva face à l'un d'entre eux ; mais lorsque l'un de ses compagnons lui demanda de loin s'il avait trouvé quelqu'un, il répondit en regardant Sánchez Mazas dans les yeux « non, ici il n'y a personne ».

Le narrateur Javier Cercas, s'improvisant historien, va faire des recherches pour, d'une part, en savoir plus sur la vie de Sánchez Mazas, et d'autre part tenter de découvrir qui pouvait bien être ce jeune soldat de l'autre camp qui l'a épargné ce jour-là, afin de comprendre pourquoi il a pris cette décision.
Le roman est structuré en trois parties. Dans la première et dans la troisième, le narrateur raconte ses recherches à la première personne, et dans la deuxième il nous raconte la vie de Sánchez Mazas après cet événement, notamment la période où il a été caché par des paysans du village voisin.

Dans la troisième partie, le narrateur retrouve un vieux soldat républicain, nommé Miralles, qu'il veut croire être celui qui a sauvé la vie de Rafael Sánchez Mazas. Pour le rencontrer il se rend en France, à Dijon, où Miralles est pensionnaire d'une maison de retraite. Il a un long échange avec lui et peu à peu il se rend compte que le fait qu'il soit ou non ce fameux soldat a moins d'importance : ce qu'il souligne est la solitude et l'abandon de cet ancien soldat, réfugié en France, qui après la guerre civile espagnole a combattu contre le fascisme sous la bannière de la France durant la seconde guerre mondiale, et qui lui parle de ses compagnons morts très jeunes au combat et dont il est le seul à garder les noms et les visages en mémoire.

Le narrateur décide alors de les sortir de l'oubli en les citant dans son récit : par là il évitera que ne s'efface complètement la trace de ces jeunes soldats républicains, comme s'ils n'avaient jamais combattu, comme si la guerre n'avait jamais existé en Espagne :
« Y allí, sentado en la mullida butaca de color calabaza del vagón restaurante, acunado por el traqueteo del tren y el torbellino de palabras que giraba sin pausa en mi cabeza, con el bullicio de los comensales cenando a mi alrededor y con mi whisky casi vacío delante, y en el ventanal, a mi lado, la imagen ajena de un hombre entristecido que no podía ser yo pero era yo, allí vi de golpe mi libro, el libro que desde hacía años venía persiguiendo, lo vi entero, acabado, desde el principio hasta el final, desde la primera hasta la última línea, allí supe que, aunque en ningún lugar de ninguna ciudad de ninguna mierda de país fuera a haber nunca una calle que llevara el nombre de Miralles, mientras yo contase su historia Miralles seguiría de algún modo viviendo y seguirían viviendo también, siempre que yo hablase de ellos , los hermanos Garcias Segués -Joan y Lela- y Miquel Cardos y Gabi Baldrich y Pipo Canal y el Gordo Odena y Santi Brugada y Jordi Gudayol, seguirían viviendo aunque llevaran muchos años muertos, muertos, muertos, muertos, hablaría de Miralles y de todos ellos, sin dejarme a ninguno, y por supuesto de los hermanos Figueras y de Angelats y de Maria Ferré, y también de mi padre y hasta de los jóvenes latinoamericanos de Bolaño, pero sobre todo de Sánchez Mazas y de ese pelotón de soldados que a última hora siempre ha salvado la civilización y en el que no mereció militar Sánchez Mazas y si Miralles, de esos momentos inconcebibles en que toda la civilización pende de un solo hombre y de ese hombre y de la paga que la civilización reserva a ese hombre. »

L'intention de Javier Cercas auteur est de raconter un épisode d'une période essentielle de l'Histoire de l'Espagne, qui avait été occultée durant la transition démocratique afin de reconstruire une vraie paix dans le pays, mais que les Espagnols ont maintenant besoin de connaître et d'intégrer comme une partie d'eux-mêmes et de leur passé. C'est aussi, en écrivant une fiction, de transcender cet épisode en mettant en avant l'héroïsme de Miralles, qui en sauvant Sánchez Mazas sauve tous les Espagnols et met en quelque sorte un point final à cette boucherie. A travers le récit de cet épisode, il montre l'humanité de Miralles et de ses compagnons et leur redonne une place dans l'Histoire.

Au premier abord, j'ai été assez déroutée par la structure du roman et par le mélange entre réel et fiction. La volonté de Javier Cercas est en effet de faire bouger les règles du roman, qui permet selon lui d'aller plus loin que la vérité historique. En effet, en mettant en scène son alter-ego de fiction, Javier Cercas met en scène les tâtonnements de l'écrivain et tout le travail de reconstruction de l'historien. Il nous livre donc une réflexion sur la fabrique de la fiction et sur la fabrique de l'Histoire.
Une belle recherche donc, et de nombreux lecteurs ont été séduits, qui ont su comprendre que la littérature peut être la meilleure source de vérité historique.
Comme le dit le dicton, « la realidad mata, la ficción salva » : ce roman l'illustre parfaitement !
Rachel Mihault
Soldados de Salamina, Javier Cercas, Tusquets Editores, 2001
Traduction française par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic, Les soldats de Salamine, Javier Cercas, Actes Sud, 2002

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