vendredi, mars 06, 2026

« L’uniformisation du monde » de Stefan Zweig, traduit de l’allemand par Francis Douville Vigeant (Autriche)

 

Édition bilingue d’un très court texte de Stefan Zweig. Épatant de clairvoyance. Ou plus exactement, ce texte de Zweig met le doigt sur ce qui me préoccupe quotidiennement : Comment vivre et même trouver son utilité, sa légitimité, dans une société où l’on constate qu’une large majorité ne partage ni nos préoccupations ni nos goûts ? Il dénonce l’uniformisation du monde (on est en 1925, il y a 101 ans...), la disparition de toute individualité, le règne du court terme, de la consommation et de l’ennui vide de tout quand la machine ne fournit pas assez ni assez vite.

Ici, ce qui m’a plu, c’est que Zweig apporte le diagnostic mais surtout qu’il réfléchit aussi au comportement à adopter, à la trajectoire à emprunter pour ne pas subir la situation de plein fouet et s’y perdre. Ça me parle et m’inspire. Cela vient conforter des postures que j’ai déjà depuis longtemps mais dont je doute parfois de l’intégrité et de la légitimité. Bref, j'ai trouvé ce petit texte bienfaisant !

Laurence Holvoet

Extraits
:

Pages 23 et 24

« D’où provient cette terrible vague qui menace d’emporter avec elle tout ce qui est coloré, tout ce qui est particulier dans nos vies ? Quiconque y est allé le sait : d’Amérique. Sur la page qui suit la Grande Guerre, les historiens du futur inscriront notre époque, qui marque le début de la conquête de l’Europe par l’Amérique. Ou pis encore, cette conquête bat déjà son plein, et on ne le remarque même pas (tous les vaincus sont toujours trop lent d’esprit). Chaque pays, avec tous ses journaux et ses hommes d’État, jubile lorsqu’il obtient un prêt en dollars américains. Nous nous berçons encore d’illusions quant aux objectifs philanthropiques et économiques de l’Amérique : en réalité, nous devenons les colonies de sa vie, de son mode de vie, les esclaves d’une idée qui nous est, à nous Européens, profondément étrangère : la mécanisation de l’existence. »

Page 39

« Peut-être qu'un jour un parc naturel sera créé pour nous, derniers spécimens d'une espèce rare, pour nous préserver et nous conserver respectueusement en tant que curiosité de l'époque, mais nous devons avoir conscience que nous manquons depuis longtemps d’un quelconque pouvoir pour tenter la moindre chose contre cette uniformisation croissante du monde. »


Pages 41 à 44

« Le dernier recours ; il ne nous en reste qu’un seul, puisque nous considérons la lutte vaine : la fuite, la fuite en nous-mêmes. On ne peut pas sauver l’individu dans le monde, on ne peut que défendre l’individu en soi. La plus haute réalisation de l’homme spirituel reste la liberté, la liberté par rapport à autrui, aux opinions, aux choses, la liberté pour soi-même. Et c’est notre tâche : devenir toujours plus libre, à mesure que les autres s’assujettissent volontairement ! (…) Et tout cela sans ostentation ! Ne vous en vantez pas : nous sommes différents ! N’affichez pas votre mépris pour toutes ces choses, qui ont peut-être un sens supérieur que nous ne comprenons pas. Séparons-nous à l’intérieur, mais pas à l’extérieur : portons les mêmes vêtements, adoptons tout le confort de la technologie, ne nous consumons pas dans une distanciation méprisante, dans une résistance stupide et impuissante au monde. Vivons tranquillement mais librement, intégrons-nous silencieusement et discrètement dans le mécanisme extérieur de la société, mais vivons en suivant notre seule inclination, celle qui nous est la plus personnelle, gardons notre propre rythme de vie ! Ne détournons pas le regard par orgueil, ne nous éloignons pas effrontément, mais regardons, cherchons à reconnaître puis à rejeter sciemment ce qui ne nous appartient pas, et maintenons sciemment ce qui nous semble nécessaire. Car si nous refusons en notre âme l’uniformité croissante de ce monde, nous restons reconnaissants et dévoués à ce que celui-ci a d’indestructible, à ce qui demeure au-delà de tout changement. »

« L’uniformisation du monde » de Stefan Zweig (1925), traduit de l’allemand par Francis Douville Vigeant. Éditions Allia, 2021. 48 pages. 

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