lundi, septembre 07, 2026

"L'art de la joie" de Goliarda Sapienza, traduit par Nathalie Castagné (Italie)

Un pavé de 640 pages. Un monument.

Les Collecteurs reçoivent la traductrice Nathalie Castagné dans trois semaines. Je n’avais rien lu d’elle, et, paf !, deuxième nuit de mon escapade vers le nord cet été, je me couche chez une amie et… mon regard se plante sur ce bouquin, monument de Goliarda Sapienza, dont Nathalie Castagné a traduit en français l’intégralité de l’œuvre !

Or « L’art de la joie » est un roman-clé dans l’œuvre de Goliarda Sapienza comme dans celle de Nathalie Castagné. À tel point que c’est le succès de la traduction française qui a permis la reconnaissance posthume de l’autrice dans son pays !

Je l’ai donc emprunté et sa lecture a bercé mon périple estival dans la douceur normande.


Mes impressions ? J'ai aimé ! Un sacré foutoir !… comme la vie.

C'est le récit d’une vie et qui commence par celui d’un viol… Pour moi, tentation d’arrêter là. C’est très bien écrit, très évocateur et… justement : le talent est tel que la nécessité de s’en protéger, de se protéger de sa puissance évocatrice pointe son nez. Mais j’ai continué.

Le foutoir, c’est le foisonnement de personnages, qui ont entre eux des liens en perpétuelle mouvance. C’est le style aussi : le narrateur (le plus souvent la narratrice d’ailleurs) change d’une page à l’autre, d’une phrase à l’autre et parfois même dans la même phrase. C’est l’espace-temps : au fil des années, le récit de souvenirs vient se mêler à celui des évènements en cours sans qu’on ne le perçoive tout de suite ; les personnages changent alors de statut et, comme des prénoms se refilent entre génération, on a des bugs… Marie-Hélène Lafon a dit : « Je me suis fait violence pour aller au bout de l'Art de la joie. Tout y est démesuré. C'est un étrange objet qui prend le vent par tous les bouts. Mais ce qui est saisissant, c'est la puissance, l'énergie, l'élan vital éperdument jeté. » Je ne dirai pas mieux ! Et, pour être sûre d’aller au bout, j’ai vite abandonné la prétention de toujours savoir qui est qui, qui fait quoi et quand… C’est le souffle qui a porté ma lecture.

Et avec tout ça, pourquoi est-ce qu’on va jusqu’au bout et qu'on ne le regrette pas ?

Le personnage principal, Modesta alias Princesse de Brandiforti, naît en 1900 dans une famille miséreuse, et son sort d’orpheline la propulse contre toute attente dans l’aristocratie sicilienne où elle deviendra cheffe de clan. Du début à la fin du récit, elle traverse le tumultueux 20e siècle italien en cassant tous les codes. Quasi-nonne, aristocrate, anarchiste, anti-fasciste, libertaire, libertine, bi-sexuelle, fraternisant avec toutes celles et ceux qu'elle croise sans considération pour leur classe sociale, elle a un sens de l’amour, de l’amitié et de la famille qui dépasse tous les standards… On est bien curieux de voir où cela va la mener. La fin est belle, autant que cette vie est riche.

Raison secondaire mais importante de tout lire : la Sicile y est magnifiquement décrite et racontée ! D’ailleurs, il y a du grand baroque dans cette écriture…

Bref, lancez-vous !  Et si vous êtes dans le coin, venez écouter Nathalie Castagné parler de son travail de traductrice littéraire le mardi 29 septembre 2026 à 18h au Gazette Café à Montpellier

Laurence Holvoet

« L’art de la joie » de Goliarda Sapienza. Angelo Maria Pellegrino (1998), traduit de l’italien par Nathalie Castagné. Éditions Viviane Hamy, 2005. 640 pages

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