mercredi, août 20, 2014

"La Meute des honnêtes gens" de Laurence Biberfeld

ou comment, quelle que soit l'époque, les victimes sont les coupables idéaux...
L'indéniable charme de ce roman, c'est son écriture précise, truffée d'expressions occitanes et de riches descriptions visuelles et olfactives de ces paysages cévenols à la fois foisonnants et arides. C'est aussi ses décorticages des sentiments et des émotions complexes qui sont ressentis par des protagonistes simples et bien trop souvent invisibles... Bref, ce livre est de ceux qui, une fois refermés, continuent à vivre en moi !


L'auteure de ce roman percutant, Laurence Biberfeld, vit au Vigan, dans les Cévennes, où elle a choisi de situer l'action de cette histoire ciselée...
« Lazare Volquès, filateur cévenol fortuné, est retrouvé égorgé au bord de la rivière bordant sa magnanerie un été où la chaleur rend folles les fileuses qu’il exploite. De ce XIXe siècle, on sait les conditions de vie de la basse main-d’œuvre, pléthorique et hiérarchisée, les bagnes d’enfants où croupissent des graines que personne ne veut voir pousser… Et, partout, la peur de voir déborder les trimards et les bâtards des cages où on les fait boulonner. Un gros siècle plus tard, un descendant de Lazare, Gérard Volquès, maire du village, est découvert pareillement tranché d’une oreille à l’autre, gisant au bord de la même rivière. Quelle que soit l’époque, les fautifs naturels sont toujours domestiques, ouvriers, femmes adultères, cloches, manouches ou squatteurs. Et toujours, juchée sur le barreau le plus bas de l’échelle sociale, c’est la meute des honnêtes gens qui bastonne bravement les damnés, les déchus et les pauvres qui relèvent la tête. Qui expliquera ces meurtres ? »
c'est ce qu'en disent ses éditeurs, les Editions Au-delà du raisonnable, qui déclarent qu'ils ont « choisi de raconter la face noire du monde et de son histoire, [parce que] tout en nous divertissant de notre nombril, elle éclaire nos consciences. » Ils disent aussi de cette auteure :
« Laurence Biberfeld est née en 1960 à Toulouse. Ayant pris son vol très tôt pour se fracasser contre le pavé le plus proche, elle exerce pendant quelques années divers sous-métiers avant de passer son baccalauréat en candidat libre, puis le concours d’instit en 1980. Elle fait ce métier dix-huit ans, puis décide d’arrêter de gagner sa vie pour écrire et dessiner à plein temps. »
Pour en savoir plus sur cette auteure à découvrir, vous pouvez aussi aller visiter son site personnel qui est très généreux !




Voici quelques extraits...
PP. 42-43
« Les odeurs de l'été lui arrivaient en touffes, elles giclaient dans la cellule, glissaient contre les murs humides et s'affalaient par terre. L'odeur des buis, enivrante, et celle des pins, l'odeur lourde et sucré d'un noyer, l'odeur de miel du lierre et des gaillets. L'odeur soûlante du thym, l'odeur violente et tenace de la rue. L'odeur légère et fine des ronces et des églantiers. Il sourit. Les colons puaient. Ils puaient la merde, la sueur liquide sur des couches de sueur sèche, les gras cristaux dans les poils, le sperme séché, le suint des cheveux rasés. Leurs pieds puaient désespérément au fond de leurs sabots, puaient comme le pelage mouillé des vieux chiens. Leurs bouches puaient les dents gâtées, la faim, encore et toujours. Ils puaient la pisse, surtout les plus petits. »


P.53
« A partir de là, ils longèrent les Cévennes. Une pelisse de forêt mangea les affleurements de calcaire, déployant de grandes masses grises, vert sombre, vert argenté. Le ciel se couvrit d'une taie de plomb. Après Ganges, la montagne se referma sur eux. La roche, parfois, se dressait en falaises tortueuses et bleues, en plissements contrariés qui surplombaient le bus minuscule. La route, longeant l'Hérault gonflé par les grosses pluies de la fin de l'hiver, serpentait le long d'abrupts impénétrables. Dans la vallée, quand elle s'élargissait, sur les faïsses qui épousaient les courbes des pentes, ils voyaient scintiller les feuillages des oliviers secoués par le vent. Peu avant Saint-Julien-de-la-Nef, le calcaire laissa brusquement la place aux schistes, le paysage s'assombrit davantage avec les affleurements ardoisés. La châtaigneraie encore nue s'imbriquait dans le moutonnement foncé des buis et des kermès. De temps en temps, la coulée sombre d'une cédraie fendait un taillis coriace, cendré. De longs bâtiments à l'abandon se dressaient le long de la rivière, montrant leurs vastes fenêtres crevées.
- Des filatures, expliqua fièrement le chauffeur. »


PP. 215-217
« Cela ne servirait à rien. La gosse s'était résignée, elle ne luttait plus. Il pensa au Quinsou, à sa propre enfance encore vivace en lui. Il fallait avoir la hargne de vivre chevillée au corps pour s'accrocher à l'existence quand on n'était rien pour personne. Cette gamine aurait pu être sauvée si elle avait eu la moindre importance. Mais elle passait après les semailles, après l'agnelage et les labours, après la taille, après le repos. Des enfants ! Il en poussait par grappes dans les ventres, partout, en toutes saisons. Leurs bras ne devenaient utiles qu'au bout de longues années, pendant lesquelles il fallait les nourrir comme des tiques, comme des chancres. Des enfants ! Qui en voulait ? (…)
Il travailla tout le jour, ne laissant jamais sortir Brilheta de son champ visuel. La petite lui faisait toucher du doigt à quel point le bagne des enfants excédait les murs des colonies, les portes des fabriques et des mines. Ils étaient jetés à profusion dans ces troupeaux d'humains féroces et cupides qui les foulaient comme une meule le grain ou les olives. Mais le besoin d'aimer n'était-il vivace que chez les enfants ? Il haïssait les hommes de tout son cœur. Il les trouvait laids, sans lumière, rampants, immergés dans la lourdeur de leur viande et de la terre ou de l'argent, plus bornés que leurs champs et leurs demeures jalousement défendues. Ma était ainsi, comme les gardiens, comme Marques. Cette lourdeur qui obscurcissait les humains, il la devinait déjà chez la plupart des colons. Et ceux qui ne la possédait pas et restaient transparents et légers, comme le Quinsou, comme Brilheta...
Ils mourraient.
Et lui ? C'était sa haine qui le faisait vivre, elle était comme une flamme rouge et bleue qui se nourrissait d'elle-même. Elle ne cessait de grandir. Sa haine lui faisait aimer les humains-oiseaux, les humains de brise et d'eau. Ils étaient partout, rares et dispersés, des cadeaux que la vie lui faisait de loin en loin. »


P. 260
« Lazare Volques avait été retrouvé assassiné à la même époque, au même endroit et de la même façon que son arrière-petit-neveu cent six ans plus tard. Contrairement à la plupart de ses collègues, Jean-Paul Zaczek croyait au hasard et aux coïncidences. Mais il n'était pas ennemi pour autant des liens de causalité. L'acharnement pour se débarrasser des squatteurs pouvait s'expliquait par ces obsessions fédératrices qui permettent à des petits groupes humains débordés, culturellement appauvris et en autodéfense de consolider une identité commune autour de haines communes. Mais ce sinistre penchant collectif pouvait avoir été suscité et entretenu à des fins crapuleuses. L'Histoire, la grande, était bondée de ce type de manipulations.
Zaczek, en bon scientifique, élaborait des hypothèses, dont il s'efforçait ensuite de démontrer ou d'infirmer la véracité. Il partit du principe que sous ces manifestations de rejet se dissimulaient vraiment des mobiles crapuleux. Pourquoi faire partir les squatteurs ? Cela pouvait avoir un rapport avec les squatteurs eux-mêmes, ou seulement un ou plusieurs d'entre eux.
Ou alors, il s'agissait du lieu. De la filature, ou de la magnanerie. Ou des deux. De quelque chose qui se trouvait dans l'un ou l'autre des bâtiments, et qui serait devenu inaccessible à cause de la présence des squatteurs. Alors on en revenait au maire et à son adjoint, car tous les témoignages concordaient : les plus acharnés contre les squatteurs étaient ces deux-là. »



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