lundi, janvier 12, 2026

"Fermer les yeux me réveille" de Pierre Bau (France)

Pour attaquer cette nouvelle année, une fois n'est pas coutume, deux recensions pour un seul livre ! Et ce sont Les collectrices Hélène et Florence qui ont lu et nous parlent* du roman épique de Pierre Bau paru à l'automne dernier aux éditions GOPE.

Hélène Honnorat en dit donc ceci :

"« Fermer les yeux me réveille » est un roman profondément original, qui mêle le scientifique, le politique, l'onirique, l'ésotérique, qui vous balance de l'un à l'autre comme dans un hamac... ou comme dans un hydravion en pleine tempête. le petit oiseau amphibie d'Imperial Airways, « déniché dans un hangar empli de ballots de thé de Darjeeling », orne d'ailleurs la couverture du livre.

Nous sommes entre Jules Verne, Tintin et Milou, les bandes dessinées anglo-saxonnes où l'on dit « Sahib », « Old chap ! » ou encore « Bloody hell ! » ... et les grands philosophes.

Peut-on « remplacer les utopies par l'humanisme radical », la Science, la Raison, les Lumières ? Une corde est-elle une corde, un serpent ou les deux à la fois ? Méfiez-vous des illusions d'optique, nous prévient l'auteur narquois.

Cela n'empêchera pas son lecteur ou sa lectrice de le suivre sur des pistes inconnues : nous logeons à l'Hôtel des Moussons Immenses ; nous suivons les âmes errantes victimes de guerres européennes, que tous les bâtonnets d'encens du monde, brûlés pour elles, ne réchaufferont pas. Au début du livre, Eff van Vive, l'un des protagonistes de « Fermer les yeux me réveille », voit en rêve une torpille filant quarante noeuds foncer telle un requin vers le porte-hydravions où il a embarqué, prête à trouer la coque en même temps que son sommeil. Il se précipite pour faire dévier la route du bateau à l'homme de barre. La torpille passe à dix mètres d'eux. Miracle ? Mystère ?

Dans le domaine du réalisme (pas magique), nous sortons de notre zone de confort en nous confrontant à une vision des conflits issue de pays et de personnages asiatiques, par opposition aux récits souvent stéréotypés venus de l'Ouest. Au fil de cette démarche exigeante, nous faisons connaissance avec des figures de la Seconde Guerre mondiale rarement évoquées par les auteurs occidentaux, comme l'Indien Subhas Chandra Bose, vénéré aujourd'hui en Inde autant que Gandhi ou Nehru, étonnant personnage cultivant son alliance avec l'Allemagne nazie et le Japon dans l'espoir de faire accéder plus rapidement son pays à l'indépendance ! Quand l'Asie porte sur l'Europe un regard critique, tout peut arriver."

 

Et Florence Balestas, elle, entre un peu plus dans les détails :

"Je termine la lecture de « Fermer les yeux me réveille », une belle histoire de personnages plongés dans la Grande Histoire de la Seconde Guerre mondiale sur le continent asiatique.

Côté historique, il y a un récit complet de tout ce qui se passe dans le continent asiatique tandis que l'Allemagne déclare la guerre en Europe. Rappelons (et tout le monde s'en souvient) que la Seconde Guerre mondiale oppose deux camps : les Alliés et les Puissances de l'Axe. Après que les opérations militaires se soient déroulées en Europe de l'Ouest puis de l'Est, cette guerre s'est étendue à l'Asie et au Pacifique. le Japon, notamment, prétendait vouloir libérer l'Asie du colonialisme européen en créant une sphère de coprospérité de la grande Asie orientale. Mais son objectif principal était de permettre son expansion coloniale. C'était pour ce pays, l'occasion de réaliser, après Pearl Harbor, son rêve de «Grande Asie japonaise».

Dans ce roman on va croiser donc bon nombre de personnages historiques : les Indiens Nehru et Gandhi, le bengali BOSE (un dirigeant indépendantiste indien) l'Anglais Burns (instructeur et pilote dans la Royal Air Force), Youri Antipov (un Russe bien inquiétant) et …une féministe oubliée qu'il est temps de réhabiliter.

Mais ce roman n'est pas un documentaire historique, aussi documenté soit-il.

Il s'ouvre sur des scènes fixées en juillet 1939, lorsqu'on fait connaissance avec les personnages principaux : il y a là tout d'abord deux jeunes hommes : Eff van Vive, un aviateur intrépide, qui souffre d'un don de divination prémonitoire qui lui vaut plus d'ennuis qu'on ne l'imagine. Il y a aussi Nikolaï dit Cheveux Rouges, un jeune français opérateur radio, très attiré par la communisme. Une scène majeure va nous permettre d'assister à la rencontre entre les deux jeunes hommes, Eff et Cheveux Rouges, et Hero, une curieuse française, entomologiste de son métier, qui a du mal avec les règles du vivre en société et préfèrent de loin vivre en pleine nature.

Pour la forme littéraire, la parole circule et tous prennent la parole tour à tour. On va suivre ainsi les aventures des trois jeunes gens, Eff et Cheveux Rouges tournant tout d'abord de la belle comme des phalènes autour d'une source de lumière la nuit, mais rencontrant ensuite d'autres protagonistes, comme Mani Tsiane, la belle laotienne dont Eff tombe amoureux, de même que Héro rencontrera Kompéa le Cambodgien et connaîtra les affres du choc culturel entre peuples.

Bien sûr la guerre ne laisse personne indifférent. Avec ce roman on traverse l'Indochine, le Thaï-Land, la Birmanie, le Vietnam ou encore l'Inde en suivant les péripéties des uns et des autres. L'Asie scrute l'Europe pendant qu'elle se déchire et certains pays voient en la guerre mondiale une occasion privilégiée de se libérer du joug du colonialisme : il faut dire que la France et l'Empire britannique sont encore à cette époque très présents dans cette partie de la planète et verront bientôt leurs destins de colonisateurs très malmenés.

Mais revenons-en à nos héros. L'auteur s'amuse à imaginer que ses protagonistes préférés rencontrent de véritables personnages historiques et donnent quelques coups de pouce au cours de l'histoire. Tous sont animés par la volonté de profiter des circonstances pour s'engager et agir pour ce qui leur semble être le meilleur pour eux-mêmes et leur proche – mais il est difficile de prendre de la hauteur lorsqu'on est au cœur du tourbillon de l'Histoire.

Et c'est peut-être dans le quotidien de ses couples mixtes que le roman est le plus intéressant : Eff avec la farouche Mani Tsiane, empreinte de toutes traditions laotiennes, et qui a bien du mal à partager son quotidien, Hero avec le jeune Kompéa qui a connu la France à travers ses études au lycée français, mais qui peine à se livrer, et la belle entomologiste qui elle-même a plus de facilités avec le monde des insectes qu'avec celui de ses congénères.

Et puis il y a la poésie. Omniprésente dans la première partie, lorsque chacun donne son point de vue, elle permet d'expliquer l'inexplicable, dans une forme elliptique qui permet de combler les vides. Car même avec 632 pages, l'auteur Pierre Bau ne pourra tout dire. Et on présume qu'il en souffre – même si des « annexes pour lecteurs curieux » permettront de contenter leur curiosité – mais on ne pourra jamais épuiser un tel sujet.

Parfaitement documenté, « Fermer les yeux » nous permettra d'observer de véritables espions dans leur quotidien, une diaspora communiste qui rêve d'un avenir radieux pour tous les travailleurs et tout un tas de personnages secondaires qui évolueront dans ce contexte de Guerre mondiale et lèveront le voile sur une tranche très peu étudiée par les historiens occidentaux.

Il y a en effet très peu de représentations de cette tranche d'histoire avec des yeux asiatiques. On pense au « Pont de la Rivière Kwaï », film adapté d'un livre de Pierre Boulle, et qui a reçu l'Oscar du meilleur film en 1958. Personnellement je ne vois guère que « La Condition Humaine » d'André Malraux, auquel j'ai pensé souvent en lisant ce roman, et que j'avais dévoré au Lycée (il avait d'ailleurs été mon sujet de Bac de Français et j'en avais été ravie !) pour nous parler avec beaucoup de style de l'Armée Révolutionnaire du Kuomintang sous le commandement de Tchang Kaï-Chek, en route vers Shanghai, avec ces cellules communistes qui préparaient le soulèvement des ouvriers locaux.

J'ai refermé "Fermer les yeux me réveille" en pensant à tous ces couples mixtes, dont le quotidien doit être très riche, mais ô combien complexe, tant la différence de cultures est source de malentendus... Mais la guerre se terminera enfin. Les trois jeunes gens auront mûri et l'histoire reprendra son cours, toujours agité.

Véritable fresque historique, « Fermer les yeux » est donc surtout un roman de points de vue. Où l'on comprend d'une part comment chacun des protagonistes vit sa réalité intime, propre à chacun, en lien avec sa nationalité et sa culture d'origine et d'autre part que L Histoire est aussi une question de points de vue.

Très majoritairement racontée par l'Occident, l'histoire de la Guerre mondiale a laissé dans l'ombre toute une part qui méritait bien d'être éclairée : c'est chose faite avec ce roman. Bien comprendre ce qui s'est passé au 20e siècle, c'est un peu prévenir l'avenir et éviter que l'Histoire balbutie au 21e. Une lecture salutaire en ce sens."

 

Et vous, quelle en sera votre lecture ? Vous habitez dans le secteur de Montpellier et êtes curieux de rencontrer l'auteur ? Nous vous invitons à notre prochaine rencontre publique !

"Fermer les yeux me réveille" de Pierre Bau. Éditions GOPE, 2025. 638 pages. 

* : Leurs recensions ont été publiées sur Babelio.


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