mercredi, janvier 17, 2024

"Tes pas dans l’escalier" de Antonio Muñoz Molina, traduit par Isabelle Gugnon (Espagne)


 Un homme attend sa femme Cécilia dans la ville de Lisbonne.

Et l’attente est l’un des thèmes principaux de « Tes pas dans l’escalier », l’histoire de ce narrateur qui attend sa femme, restée de l’autre côté de l’Atlantique à New York, tandis qu’il prépare l’appartement qui sera désormais leur foyer.

Ce narrateur vient de se faire licencier de son entreprise, un travail bêtifiant qui servait à enrichir quelques actionnaires inconnus. Il ne travaillera plus, c’est décidé. Et se consacrera uniquement à sa femme.

Elle est une brillante scientifique, spécialisée dans des travaux sur la mémoire. Elle mène des expériences avec tout un tas d’animaux, pour mieux comprendre le mécanisme de la mémoire humaine. Pour l’instant elle se remet d’un fort traumatisme : son appartement à Manhattan était situé non loin des fameuses Tours, et pendant plusieurs semaines après le 11 Septembre 2001, elle n’a pu accéder chez elle. Elle a donc cohabité avec notre narrateur qui était ravi de l’héberger.

Depuis ils ont décidé de s’installer à Lisbonne. Elle pourra sans difficulté travailler pour un laboratoire européen, et poursuivre ses recherches.

Mais pour l’instant, il l’attend.

C’est l’été, et il fait très chaud à Lisbonne. Un peu partout, d’ailleurs, sur la planète, des incendies font rage et déciment les forêts. Le changement climatique est en marche, au Portugal comme ailleurs.

Il y a de fortes similarités entre New York et Lisbonne : villes de fleuves, le narrateur ne cesse de les comparer et de les rapprocher, comme il le fait entre l’appartement new-yorkais et lisboète. Seule la chienne Luria lui rappelle qu’il est l’heure de sortir dans les rues, sinon notre narrateur va consacrer l’essentiel de son temps à la lecture de l’un des nombreux ouvrages qui constituent leur bibliothèque commune.

Le temps. On retrouve ici l’un des thèmes préférés du fameux auteur espagnol, celui qui nous a donné « Dans la grande nuit des temps » que j’ai tellement aimé. Il y est aussi question de mémoire, de traumatisme, et de ce temps dilaté que constitue l’essentiel de l’attente. Et nous, lecteurs, éprouvant comme une forme de langueur, nous attendons avec lui.

Il y a un côté hypnotisant dans « Tes pas dans l’escalier ». Les jours passent, il se passe très peu de choses, la chaleur s’installe, et Cécilia n’arrive pas. Et pourtant on reste accrochés aux pas du narrateur, lui-même guettant les pas dans l’escalier de celle qui n’en finit pas d’arriver. Un fond d’angoisse sourd également dans le roman, avec l’onde de choc du 11 Septembre qui n’en finit pas de faire des ravages pour tous ceux qui ont vécu l’évènement, mais aussi par cette menace sourde de cette chaleur et de ces incendies, sentinelles d’alarme d’un avenir angoissant.

Seule l’apparition d’une femme – sosie potentielle de Cécilia – rencontrée à l’occasion d’un happening culturel assez improbable, dont seuls les ultrariches ont le secret, va réveiller un peu notre narrateur, le temps d’une rencontre qui aurait pu devenir idylle.

Le style d’Antonio Munoz Molina est toujours là. L’auteur de « L’hiver à Lisbonne » glisse dans une forme de mélancolie ou de nostalgie d’un passé désormais révolu. « Comme l’ombre qui s’en va », un titre d’un autre livre de lui, est un peu son envers : ici l’ombre devrait venir, et, comme chez Buzzati, ne vient pas encore. Mais on l’attend.

Mais est-ce un rêve ? un mirage ? Cécilia viendra-t-elle un jour à Lisbonne ? Un épisode final vous révélera peut-être la clé de l’énigme, mais l’essentiel est ailleurs – du côté de la littérature.

Et nous, ses lecteurs, attendons déjà son prochain récit.

Florence Balestas

"Tes pas dans l'escalier", Antonio Munoz Miolina. Seuil, 2023. 256 pages

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