vendredi, janvier 16, 2026

"Passagères de nuit" de Yanick Lahens (Haïti)

Portrait de deux femmes puissantes.

La première, Elizabeth, naît en Louisiane dans les année 1820. Fille elle-même et petite fille d’esclaves affranchis, elle va échapper par deux fois à une tentative de viol par un ami de son père. Pour éviter une troisième fois, elle décide de fuir en Haïti. Elle doit devenir une « passagère de nuit ».

Yanick Lahens va évoquer à cette occasion la grand-mère d’Elizabeth, une femme arrivée comme esclave à Port-au-Prince, et devenue une commerçante réputée et très appréciée sur les marchés. Il y sera aussi question de danse, cette « manière de se réapproprier un corps qui était dans le domination, le travail, la souffrance » explique l’autrice. « On prie en dansant. Donc c’est une manière de se relier au cosmos. »

La seconde, Regina, naîtra quelques années plus tard en Haïti. C’est l’arrière-grand-mère de la narratrice. Rien ne la prédestine à un grand destin. Et pourtant, elle aussi résiste à la pauvreté et à la destinée sans espoir à laquelle elle devrait être assignée. Elle arrive sans un sou dans une famille comme « bonne à tout faire », où sa patronne, aigrie et jalouse du monde des plus riches qu’elle, la maltraite et l’humilie pendant deux ans. Elle oppose à cette maltraitance un refus mutique qui deviendra sa caractéristique principale. Mais elle va s’enfuir et rencontrer une autre femme, ManJo, qui la prendra sous son aile et lui permettra de s’épanouir.

Et lorsque Haïti se rebelle et veut changer de dirigeant, le regard de Regina va croiser celui de l’un de ses sergents et son destin en sera définitivement changé.

Avec une langue magnifique, Yanick Lahens dresse le portrait de femmes qui résistent.

La première ne cède pas au désir d’un homme puissant. La seconde s’enferme dans le silence. Toutes deux ont des stratégies pour rester fidèles à leurs rêves et forcer le destin même quand tous les vents sont contraires. De plus, ces deux femmes vont se croiser à travers un homme en commun : entre elles il y aura une forme de reconnaissance mutuelle de ce caractère propre à la résistance.

« Pendant deux siècles », explique l’autrice au Monde des Livres, « on n’a lu que des romans écrits par des hommes sur des hommes ». Il était temps qu’on inverse la vapeur. C’est ce que fait brillamment Yanick Lahens. Pour qui ne connaît pas encore la grande autrice haïtienne,  on retrouve ici des thèmes qu’elle avait déjà abordée dans ses précédents récits, comme dans  « Bain de Lune » – un premier plaidoyer pour ces êtres pauvres qui tentent de résister à tout ce qui s’abat sur eux – ou « Douces déroutes » – qui évoque la violence entre gangs à Port-au-Prince. Dans « Failles », l’autrice évoquait les évènements du 12 janvier 2010, lorsque le tremblement de terre a ravagé l’île, tout comme un autre écrivain ultramarin, Dany Laferrière, l’avait fait dans « Tout bouge autour de moi ».

Enfin dans « La couleur de l’aube » aussi, où il était question de Joyeuse, une pulpeuse gamine de 23 ans qui avait « une foi inébranlable dans son rouge à lèvres, ses seins et ses fesses ». Il y avait déjà la ville de Port-au-Prince, au sein de Haïti où chacun vit la violence au quotidien. Avec sa sœur Angélique, elles partaient toutes deux à la recherche de leur frère qui avait soudainement disparu.

Ici les « Passagères de nuit » sont des femmes fortes.

Dans une langue très poétique, Yanick Lahens nous les fait vivre sous nos yeux et nous ne pouvons plus les oublier une fois le livre refermé. Publiée aux Editions Sabine Wespieser, un éditeur de très grande qualité, elle a obtenu le Grand prix de l’Académie française et c’est tout à fait mérité : le style y est magique, comme souvent chez ces auteurs ultra-marins qui donne un nouveau souffle à notre francophonie, et on ne peut que leur en être très reconnaissants.

À découvrir sans aucune modération, avec juste le risque d’avoir envie de retrouver sa plume dans ses autres récits.

Florence Balestas

"Passagères de nuit" de Yanick Lahens. Sabine Wespieser éditeur, 2025. 224 pages.


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