C’est un récit qui s’étale de 1984 à aujourd'hui, c’est à dire sur quarante ans et même plus – mais le petit exercice de fiction prospective des dernières pages n’est, à mon avis, pas la partie la plus réussie…
Deux enfants, issus de familles assez compliquées, chacune à sa manière : celle d’Alexandre est hyper-conformiste – donc très cachotière –, ; celle de Margaux est totalement déstructurée : orpheline de père, sa mère se met et la met dans les griffes d’un escroc-bourreau... Les enfants s’aiment aux premiers regards, mais la vie se charge de les écarter très vite l’un de l’autre.
Sarah Chiche nous les fait suivre alors chacun de leur côté au long de trajectoires de vie peut-être un peu stéréotypées mais pas tant que ça. Et, forcément, ils se retrouvent par hasard après quarante ans, une fois leur vie déjà bien remplie et cabossée. Que peut-il alors bien arriver ? Que peut-on faire de cette deuxième rencontre quand… on a du mal à croire que quelque chose peut changer pour nous à 50 ans passés ?
L’écriture est sans fioriture mais limpide, claire. Les descriptions des comportements sont le plus souvent très percutantes, acidulées, bien vues. Quelques exemples pour la route...
Laurence Holvoet
NB : Florence Balestas nous avait parlé de "Saturne" de Sarah Chiche il y a cinq ans et demi..
Extraits :
Pages 135 et 136
« Plus tard, de retour dans sa chambre, il avait modélisé l’émotion qu’il venait de ressentir. Le système retourna temporairement à son état d’équilibre initial, la tension potentielle demeurant une variable non résolue dans l’équation de leur relation. L’entropie émotionnelle d’Alexis suivit toutefois une courbe chaotique dans les jours qui suivirent. Ses nuits devinrent un espace vectoriel à n dimensions, peuplé de matrices de regrets et de dérivées d’occasions manquées. Dans ce système complexe, la seule constante demeurait un tensor asymétrique du désir – à la fois indéterminé et pleinement existant.
Il fallut se rendre à l’évidence : les statistiques bayésiennes, si efficaces pour prédire les comportements de masse, échouaient lamentablement devant un pull porté par un individu de sexe masculin d’une beauté supérieure à la moyenne. Alexis était condamné aux amours non euclidiennes. Autrement dit : aimer en silence et de loin. Mais passer à l’acte ? C’était se risquer à un désordre dont il ne pouvait pas accepter les imperfections. Le plaisir charnel lui semblait aussi dangereux qu’une grenade dégoupillée. Les espaces de Hilbert, les matrices hermitiennes, les symétries parfaites de la mécanique quantique : voilà qui était propre, élégant, maîtrisable. Et après tout, pourquoi s’exposer à une collision avec le réel quand on peut sublimer toute pulsion dans la pureté d’un théorème ?
Alors il se retranchait dans la logique de ses équations mentales, s’interdisant toute déviation de sa trajectoire optimale, fidèle à ce principe qu’il s’était forgé comme un axiome : ne jamais laisser les aléas des sentiments contaminer l’élégance mathématique de sa vie. »
De je ne sais où (retrouvé sur Babelio) :
« La perfection a ses avantages : elle ne vous demande jamais d'être vrai, juste d'être à la hauteur ».
Page 171 (évoquant l’un des protagoniste, un sociologue un peu trop indépendant d’esprit)
« Les experts des chaînes d’info en continu le trouvaient dangereusement libertaire, les anarchistes du journal Le Grand Soir le jugeaient scandaleusement bourgeois. La sociologie critique le trouvait trop descriptif, les descriptivistes trop critique. À Sciences Po on le disait marxiste, à Paris 8 réactionnaire. Les héritiers de Bourdieu lui reprochait sa fascination pour l’Amérique, les admirateurs de Boltanski son obsessions des classes sociales. Les tenants de la grande théorie le jugeaient trop près du terrain, les empiristes purs trop théoricien. Sa définition de la liberté intellectuelle – ne rien devoir à personne, surtout pas aux libérateurs professionnels – lui valut d’être qualifié simultanément de poujadiste distingué et d’aristocrate plébéien. »
Page 208
« Le plus drôle, ou le plus assassin, c’était cette façon qu’avaient certains de la haïr et d’autres de l’estimer parce qu’ils la prenaient pour une bourgeoise, alors qu’elle vivait comme une étudiante de première année. Son éducation, cette manière d’entrer dans une pièce avec une sorte d’autorité calme (qui était en fait une timidité maladive) – autant de vestiges d’un monde englouti qui servaient maintenant de cache-misère. Seule Chloé savait. Elle regardait sa mère comparer les prix au supermarché, hésiter entre deux marques de café bas de gamme, avec cette lucidité des adolescents qui voient tout et ne disent rien.
À bien y réfléchir, se disait Margaux, son indigence avait quelque chose de romantique – une forme de distinction négative. Mais combien de ses semblables, enchaînées à des mariages de convenance, à des hypothèques interminables, à des enfants qui servaient d’excuses à l’immobilisme, n’avaient pas même ce luxe de la séparation ? »
Page 231
« Le 19 juillet 2024, elles eurent cet échange :
Jeanne : Je viens de lire une étude qui dit qu’on tombe amoureux en 0,2 seconde.
Joséphine : Je crois surtout qu’on déchante en moitié moins de temps.
Margaux : Tomber amoureux, c’est comme trébucher. Ça arrive vite et ça fait mal. Et après on passe des mois à boiter. »
Page 311
« Son amour pour Margaux, pense Alexis, ne peut que se dégrader. Il le sait comme il sait que les marchés finissent par chuter, que les molécules se décomposent, que l’entropie gagne toujours. Un jour, se dit-il, les gestes deviendront mécaniques. Un jour, la passion s’érodera. Un jour, l’un d’eux regardera ailleurs. Ses enfants continuent d’exister dans un monde parallèle, celui des messages WhatsApp et des virements bancaires. Les présenter à Margaux serait rendre tout trop réel. Ce serait admettre que ce qu’ils vivent n’est pas juste une parenthèse, une folie passagère, mais quelque chose qui pourrait durer. Et laisser durer, c’est risquer de tout perdre. »
Page 326
« Il attend quelque chose, se dit-il. Que ça passe, peut-être. Mais c’est un mensonge, et il le sait. Ce qu’il attend, c’est que sa vie s’effrite sans faire de bruit, que le désir se dissolve dans le confort tiède des petites lâchetés. Une existence sans plus de passion, sans surprise, sans risque – la mort sans le courage de mourir. L’art consommé des hommes qui préfèrent se faire fossoyeurs d’eux-mêmes plutôt que d’affronter cette obscénité ultime : la possibilité du bonheur. »
Pages 354 et 356
« Dans le Transilien qui le porte vers Paris, les deux versions d’Alexis établissent la même liste méthodique des raisons de quitter Margaux :
La peur immense du bonheur (…)
La culpabilité ensuite (…)
La sagesse : il n’a plus l’âge (…)
La logistique (…)
Les complications (…)
Le vertiges devant l’intimité vraie (…)
L’angoisse, indicible, que sa queue le lâche (…)
La nostalgie perverse du malheur connu (…)
L’autopunition (…)
Le doute obsessionnel : et si son corps le trahissait ? (…)
La panique devant l’irréversible (…) Cette invasion douce qui rend le retour à la solitude chaque jour plus impensable.
L’angoisse du temps : compter les années qui restent, peut-être, avant que son corps ne le trahisse comme celui d’Henri. Regarder ses enfants grandir sur FaceTime pendant que son père se ratatine dans son fauteuil. Être pris entre deux déclins : celui qu’il observe et celui qu’il anticipe.
Et sous tout ça, plus terrible encore : l’amour lui-même. Cette mémoire inscrite dans la chair. Ces gestes qui survivent à l’absence. Cette évidence physique qui rend toutes autres pensées absurdes, sans les faire taire. »
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