Vive est une petite fille de neuf ans très attachante. Elle vit quelque part dans le sud de la France, dans la garrigue, et son univers sensoriel est très développé. Elle raisonne à base d’odeurs et d’images. Et des images, il va en être question, dans ce roman de Valentine Goby, notamment d’une image imprimée dans sa rétine : la palmier du jardin est attaqué par des charançons, comme l’explique le voisin qui s’occupe du jardin, Gilles, et Fouad le jardinier. Et il faut donc abattre une partie de ses branches, pour dégager le « stipe », l’essentiel, en espérant que l’arbre s’en remette.
Commence à partir de là un récit palpitant. Car cette image cache en fait un drame enfoui dans la mémoire de Vive, qu’il va falloir déterrer comme on sauve une plante malade. Car Vive ne peut plus s’endormir seule : elle a besoin de la chaleur de la peau du bébé Aimé, ou de son grand frère Dan, ou mieux encore celle d’Annabelle quand Marco est au loin en quête de substances originales. Mais quand Marco revient il ne comprend pas ses enfantillages, et Vive doit développer toute une série de stratagèmes pour tordre le coup aux images traumatisantes qui l’envahissent.
Il faudra tout le talent de la « Psychologue-policière » comme elle l’appelle, pour que la mémoire ressurgisse, petit à petit, aidée par des odeurs familières qui l’accompagnent sur le chemin difficile de la reconstitution du souvenir traumatique.
J’ai eu le plaisir d’assister à la rencontre avec Valentine Goby lors de la Comédie du Livre, le samedi 23 mai 2026 en matinée. Elle nous a expliqué comment les livres proviennent de rencontres : « L’île haute », une rencontre avec un lieu précis, « Murène » avec des images qui l’ont marquées, et maintenant « Le palmier » comme une rencontre avec cette petite fille de 8 ans, qui n’a pas encore la maîtrise du langage pour exprimer la densité de ce qu’elle vit – à l’image de cette scène où elle apprend ce que signifie le mot « ARCHIVES » qu’elle va soigneusement noté dans son carnet de mots. « La petite fille collectionne les mots pour orchestrer son chaos », nous explique l’autrice. « Ce qui nous rend vulnérable », quand on est un enfant, et qu’on a totalement oublié quand on est un adulte, c’est l’effort colossal qu’il faut faire pour appréhender le langage. C’est un parcours du combattant qu’on sous-estime pleinement une fois devenu adulte. »
J’ai appris plein de choses sur les composants du parfum, et même la façon chimique de les reproduire, notamment dans ses rituels père/fille qu’entretient Marco avec Vive lorsqu’il fait appel à sa mémoire olfactive et qu’elle relève le défi de retrouver une odeur connue par association d’images. Tout un vocabulaire convoqué pour le récit (Vive consigne les mots qu’elle ne connaît pas dans un carnet intime – comme « talisman » qu’elle ne connaît pas encore, mais qui reflète ce tee-shirt fétiche qui l’aide à traverser la nuit ) et cultive particulièrement les allitérations en « V » comme son prénom Vive l’y incite.
Comme elle, on apprend plein de choses sur les arbres, notamment sur ce fameux palmier qui est l’image originelle : « Les palmiers, à l'instar des plantes dicotylédones, n'ont pas de croissance dite secondaire : les feuilles nouvelles apparaissent une à une uniquement à partir du cœur de la plante. Ce sont les monocotylédones, contrairement aux dicotylédones (dont les arbres) qui croissent par couches successives de bourgeonnement en périphérie du tronc et des tiges. Théoriquement le stipe des palmiers, une fois apparu, ne connaît plus de croissance périphérique et d'épaississement de ses tissus.
Mais surtout on se retrouve plongé dans un univers d’une petite fille de 8 ans et c’est très réussi. Magnifique expérience de résilience, Valentine Goby rend hommage, par-dessus tout à tous les courageux qui osent affronter leurs démons intérieurs et parviennent à l’aide de figures adultes bienveillantes, à se sortir de leurs cauchemars.
Éloge de la sensorialité, avec beaucoup de délicatesse, à l’heure où les technologies dites d’information et de communication (TIC) , qui mobilisent regard et audition et tiennent à distance d’écran ou de casque nos sens proximaux, comme celui de l’odorat, ce récit intime de Valentine Goby (née elle-même à Grasse, patrie des parfumeurs) fait beaucoup de bien pour nous rappeler qui nous sommes.
Florence Balestas
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