mardi, janvier 20, 2026

"James" de Percival Everett, traduit par Anne-Laure Tissut (États-Unis d'Amérique)


James est un roman d’aventure frôlant souvent le désastre qui prend le contre-pied de l’angle d’attaque de Mark Twain en reprenant les personnages des Aventures d’Huckleberry Finn. Ici, Huck n’est qu’un gamin blanc peureux qui fuit un père violent et Jim – James en son for intérieur – est un esclave déjà libre dans sa tête qui fuit à l’annonce de sa vente ; son objectif : pouvoir revenir vite racheter sa femme et sa fille. Car, et c’est là tout le nœud de l’histoire, s’il joue le nègre simplet devant les Blancs, c’est en fait un homme instruit et très au fait des us et coutumes cruelles en vigueur dans la société esclavagiste dans laquelle il vit, à l’aube de la Guerre de Sécession. 

Percival Everett, l’auteur, a reçu le Prix Pulitzer 2025 pour cette réécriture d’un classique qui faisait figure de récit progressiste mais dont il décortique les ressorts finalement encore bien ancrés dans une société encore pleine de préjugés racistes.

Je suis vite entrée dans le flot du récit, et l’on peut saluer ici le travail de la traductrice, Anne-Laure Tissut, qui a bien su rendre les décalages de langage entre celui de Jim, l’esclave neuneu, et celui de James, l’homme intégré dans la société. Ces décalages sont plus communs, courants, dans la littérature américaine que dans la nôtre, alors rendre, traduire leur effet n’est pas évident et là c’est réussi.

N’hésitez pas à vous aussi vous laisser porter par l’immense Mississippi…

Laurence Holvoet

"James" de Percival Everett (2024), traduit de l'anglais ÉU par Anne-Laure Tissut. Éditions de l'Olivier, 2025. 288 pages.



Extraits :

pages 74 et 75

« Huck laissa mes mots infuser dans son esprit puis regarda le ciel. « Moi j’peux te dire mes vœux. D’abord, j’voudrais de l’aventure. » Il eut un large sourire. Puis il me regarda. « Après, j’voudrais que tu sois libre comme moi.

Me’ci.

De rien. En fait, j’demanderais que tous les esclaves soient libres. Est-ce que tous les hommes ont pas le droit d’être libre ?

Les droits, ça n’existe pas.

Tu dis quoi ?

Je ne dis ‘ien du tout. »

Il regarda le sac. « Je sais pas ce que tu veux faire de ces gros livre, mais okay. Si on tombe sur un vrai trésor, on pourra juste les bazarder.

Un t’éso’ comme une lampe avec un génie, là ?

Oui, monsieur.

La conversation s’arrêta là. Nous nous allongeâmes sur le tapis de feuilles humides. Je sentais que Huck était gagné par l’épuisement. Peu de temps après, il se mit à ronfler doucement. Je contemplai la voûte de branches de sycomores. J’avais toujours aimé la façon dont leur écorce se détachait en boucles et en lanières.

J’avais vraiment très envie de lire. Bien que Husk fût endormi je ne pouvais pas courir le risque qu’il se réveille et me trouve le nez dans un livre ouvert. Puis je me dis : Comment peut-il savoir que je lis bel et bien ? Je pouvais toujours prétendre que je regardais fixement les lettres et les mots en me demandant ce qu’ils pouvaient bien vouloir dire. Comment aurait-il pu savoir ? En cet instant, le pouvoir de la lecture m’apparut clairement, dans toute sa réalité. Si je voyais les mots, alors personne ne pouvait contrôler ces mots ni ce que j’en retirais. On ne pouvait même pas savoir si je les voyais seulement ou si je les lisais, si je me contentais de les déchiffrer ou si je les comprenais dans leur globalité. C’était une pratique absolument intime, absolument libre et, par conséquent, absolument subversive.

J’attirai mon sac de livres à moi, y plongeai la main et en touchai un. Je laissais mes doigts s’attarder sur la couverture ; une sorte de flirt, pour ainsi dire. Le petit ouvrage épais que j’avais saisi était le roman. Je n’avais jamais lu de roman, même si je comprenais le concept de fiction. Je le sortis du sac. Je vérifiais que Huck dormait toujours profondément et ouvris le livre. L’odeur des pages était sublime.

Il y avait en Westphalie…

J’étais transporté ailleurs. Je n’étais pas d’un côté de ce satané fleuve ni de l’autre. Je n’étais pas sur le Mississippi. Je n’étais pas dans le Missouri. »



page 93

« Au cœur de la nuit, depuis le cœur de la forêt, les aboiements et hurlement d’une meute de chien me parvinrent. Je me recroquevillai davantage sur les racines d’arbre dont j’avais fait ma couche. Une maman raton laveur vivait dans l’arbre. Elle avait pris l’habitude de passer devant moi avec nonchalance dans l’obscurité. Cette nuit-là elle resta dans l’arbre, très haut au-dessus de moi, à écouter les chiens. Nous étions l’un et l’autre des animaux et ignorions qui d’elle ou moi était la proie. Nous acceptions d’en être une tous les deux. J’envisageai de partir en courant, abandonnant mon amie raton laveur, mais par où part-on pour éviter la foudre ? »



page 160

« Il jeta un coup d’œil autour de lui. « La nouvelle mode, c’est que les Blancs se griment et se moquent de nous pour se distraire.

Ils chantent nos chansons ?

Certaines d’entre elle. Ils en écrivent aussi dont ils se figurent qu’on pourrait vouloir les chanter. C’est étrange, mais ce n’est pas le pire.

Alors qu’est-ce qui est le pire ?

Je ferais bien de commencer à t’appliquer ça sur la figure », dit-il en me montrant la boîte de cirage.

Je me figeai, regardant droit devant moi.

« Prêt ? »

J’acquiesçai d’un signe de tête.

Norman me coiça une serviette tout autour du col. « Évitons d’en mettre sur ta chemise. » Il m’étala le noir sur le front. « Ils dansent même le cakewalk.

Mais c’est notre façon de nous moquer d’eux.

Oui, mais ils ne le comprennent pas, ça leur échappe complètement. Il ne leur est jamais venu à l’idée qu’on pourrait trouver en eux matière à rire.

Double ironie, dis-je. Une ironie peut-elle oblitérer l’autre, peuvent-elles s’annuler l’une l’autre ?

Norman haussa les épaules. »



page 185

[James fait équipe avec Norman, qui se dit être un Noir ressemblant à un Blanc. Ensemble, pour se faire de l’argent, ils décident que, se faisant passer pour le propriétaire de James, il va vendre ce dernier, lequel ensuite s’échappera aussitôt.]

« Moi aussi, j’avais peur, mais j’étais passablement grisé par l’idée de revoir et de libérer ma Sadie et ma Lizzie. La vieille femme noire à la baratte nous regarda fixement, comme si elle savait quelque chose, et je me donnai des gifles pour être tombé dans le piège que les esclavagiste auraient pu me tendre, et croire que cette vieillarde avait quelque pouvoir magique. Cet instant de crédulité ou presque me fit remettre en question la fiabilité de mon jugement quant à d’autres choses. L’idée me traversa l’esprit que Norman n’était peut-être pas noir ni esclave. Mais un Blanc fou qui se prenait pour un Noir. Peu vraisemblable, certes. Plus bizarre que la plupart des théories que je pouvais élaborer, mais pas impossible. Il s’était montrer capable de parler le dialecte des esclaves, mais un Blanc fou aurait très bien pu l’apprendre. Mais soudain, il m’apparut que cela ne changeait rien, qu’il soit noir ou blanc ; et puis de toute façon qu’est-ce que ça voulait dire ? Norman Brown pourrait me vendre un fois et disparaître à jamais dans la nature. Mais il pourrait tout aussi bien le faire s’il était noir. Aussi mauvais qu’étaient les Blancs, ils ne détenaient aucun monopole sur la duplicité, la malhonnêteté ou la perfidie. Toutes ces pensées me traversant durent se voir sur mon visage.

« Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? demanda Norman.

Rien. Poursuivons notre affaire. »



pages 207 et 208

« — On ne sait même pas où on est, dit Norman. À coup sûr, ce sera un État esclavagiste de l’autre côté.

Sans doute. On est esclaves, Norman. On est là où on est.

Qu’est-ce que ça veut dire ?

Je ne sais pas ? Ça rendait mieux dans ma tête.

Je sais ce qu’il veut dire, intervint Sammy. On est esclaves. On n’est nulle part. Une personne libre, elle peut être où elle veut. Le seul endroit où on peut être, nous, c’est en esclavage. »

Elle regarda Norman.

« Tu es vraiment esclave ? Demanda-t-elle.

Oui.

Et un homme de couleur ?

Norman hocha la tête.

« Qui pourrait savoir ?

Personne.

Alors pourquoi rester un homme de couleur ?

Pour ma mère. Pour ma femme. Parce que je ne veux pas être blanc. Je ne veux pas être l’un d’entre eux. »

Sammy me regarda. « C’est une bonne réponse, je trouve.

Oui, je trouve aussi.

On peut y aller, maintenant ? s’impatienta Norman.

Allons-y », dis-je. »



page 243

« J’avais entendu parler d’un chemin de fer clandestin. Je voulais qu’il existe bel et bien, même si je ne pouvais emprunter cette voie. Certains trouvaient le moyen de se rendre dans le Nord, c’était ce que moi et tant d’autres parmi nous avions besoin de croire. Cela me peinait de penser que, sans un Blanc avec moi, sans un visage d’apparence blanc, je ne pouvais pas me déplacer sans risque dans la lumière du monde, mais me trouvais relégué dans les bois denses. Sans un Blanc pour me revendiquer comme sa propriété, il n’y avait aucune justification à ma présence, peut-être à mon existence. »



pages 259 et 260

« « Nous devons cultiver notre jardin. » Cette phrase me fut adressé par un garçon mince que je ne reconnus pas. Il louchait et avait l’air d’être blanc.

« Désolé, je ne parle pas français, dis-je.

Et pourtant, j’ai parlé français dans ton rêve.

C’est vrai, dis-je, comme pour en rester là. Je suppose qu’il m’est possible aussi, en rêve, de reconnaître quelqu’un que je n’ai jamais rencontré. » En y regardant de plus près, je vis que mon interlocuteur n’était pas un garçon et qu’il n’était pas blanc. Je me redressai en m’aidant des bras pour voir où, exactement, ce rêve m’avait mené. J’étais assis dos à un arbre au large tronc, peut-être un chêne vert, surplombant une vallée verdoyante. Une prairie mouchetée de bétail s’étendait sous mes yeux. Des oiseaux volaient en contrebas. « C’est beau, dis-je.

Tu crois que ta famille est quelque part, là en bas ? »

Je regardai fixement mon interlocutrice. « Oui.

Et tu penses que tu vas les retrouver ?

Absolument. »

Elle eut un petit rire.

« Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?

Je en sais pas. L’espoir ? L’espoir est drôle. L’espoir n’est pas un plan. En fait, ce n’est qu’une astuce. Une ruse. » Elle fit durer le se du mot, comme si elle en appréciait le son. « Tu regardes cette main pendant que l’autre t’enfonce un bâton dans le cul. Un bâton pointu. Tu crois qu’ils veulent t’avoir parce que tu peux porter une lourde charge. Tu crois qu’ils veulent t’avoir parce que tu sais planter un clou. Ils veulent t’avoir parce que tu vaux de l’argent.

Quoi ?

Tu es hypothéqué, Jim. Comme une ferme, une maison. En fait, c’est à la banque que tu appartiens. Miss Watson reçoit un titre, un bout de papier qui dit ce que tu vaux, et toi tu continues simplement à vivre dans ces conditions. À vivre. Tu fais partie des actifs de la banque et, ainsi, des gens dans le monde entier gagnent de l’argent sur ton dos noir lacéré de coups de fouet. Tu piges ? Personne ne veut que tu sois libre.

Il y en a qui le veulent. Une guerre est en cours. »

Elle hocha la tête. « Peut-être que tu ne seras plus esclave, mais tu ne seras pas libre.

Qui êtes-vous ?

Je m’appelle Cunégonde. »

Je regardai la vallée en contrebas, le cliché du ruisseau la traversant. « Et pourtant tu reviens à la fin de l’histoire.

Et donc ? »

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