mercredi, avril 15, 2020

Les éditions Le miel des anges - Michel Volkovitch

Cela pourrait sembler un beau titre, n'est-ce pas : Le Miel des Anges. Mais c'est surtout une belle maison d'édition dont l'âme est le traducteur Michel Volkovitch. Celles et ceux qui parmi vous suivent un peu les activités et curiosités des Colectores/Collecteurs au travers de notre émission de radio "lectures par tous" l'ont peut-être entendu il y a quelques semaines (sinon, n'oubliez pas qu'il y a les "podcasts"). Nous voudrions cependant insister encore un peu sur le magnifique travail que fait Le Miel des anges pour nous faire découvrir les nombreux trésors de la littérature grecque dans le monde de la poésie surtout, mais aussi dans celui du théâtre et de la nouvelle.

Il est fort probable que vous n'ayez encore jamais eu entre les mains le moindre titre de cette petite maison d'édition — petite aussi par choix d'une absolue indépendance — car sa diffusion en librairie est très marginale.

L'une des voix fondatrice de la maison est celle du poète Mihàlis Ganas (1943-2012). Une poésie à la fois farouche et apaisée qui dit l'amour de la vie et de la terre sans rien renier de leur dureté, de leurs peines et de leurs tristesses. Vie et verbe ballottés d'exil extérieur en exil intérieur dans lesquels forces de vies et d'espoir ne s'éteignent pas et brillent dès que le souffle de la poésie les effleurent.

PROVIDENCE

Dans le froid

d'un soir de novembre

les maison ruminent leur bûches.

Poins fermés les oiseaux

enrhumés, humides

mais nichés dans la poche

de la vie.

(Mihàlis Ganas – in Poèsie I - 1978-1989)

Parfois vers, parfois prose, parfois aphorisme ou haïku, l'écriture de Mihalis Ganas est sans doute l'une des plus précieuses qu'il nous soit donné de découvrir, même passée au filtre d'une autre langue. Le traducteur est ici bien le passeur. Passeur de sens au-delà des mots, au travers des rythmes, des sons et des images. Passeur de vie.

Le Miel des anges nous fait aussi découvrir de nouvelles voix parmi les milliers de voix grecques qui vivent et chantent la poésie aujourd'hui même, au cœur d'un pays qui vit toutes les violences que lui inflige une Europe morcelée et cynique, que lui impose un monde que l'on ose plus appeler "tiers" et qui vit terreur, guerre, famine et oppression. Ce sont les six volumes consacrés aux poètes grecs du 21e siècle qui rassemblent au total quelques soixante poètes qui sont pour nous tous à découvrir.

APOCALYPSE DEMAIN

Où en étions-nous ?

Ah oui, ta théorie

sur les islamistes

financés par les juifs

et Obama franc-maçon.

Ne t'inquiète pas. Ce n'est rien.

Après un certain âge

beaucoup de gens se fabriquent leur complot imaginaire

qui explique tout

depuis les activités cachées du groupe Bilderberg

et les plans insidieux des Illuminati

jusqu'à la grippe porcine.

Car comment supporter autrement

le douloureux passage d'une rive du réel à l'autre ?

(…)

(Hàris Vlavianos – in Poètes grecs du 21e siècle – 6)

Le même auteur, Hàris Vlavianos nous propose aussi une réjouissante Histoire de la philosophie en 100 haï-ku qui a l'art de nous faire rire des grands noms et mythes de la philosophie, de constituer une hilarante introduction à quelques siècles de philosophie. Certaines de ces blagues philosophiques condensées constituent aussi une actualisation troublante, une synthèse magistrale, qui tape juste, de pensées parfois millénaires.

PLATON

Pour nous quel confort

dans cette grotte ! On a même

la télévision !



KARL MARX

L'homme blanc vaillant. [Thèse]

Le Peau-Rouge sanguinaire. [Anthithèse]

Western Spaghetti. [Synthèse]


HANNAH ARENDT


Si l'on se soumet

au totalitarisme, on

devient un bourreau.


(Hàris Vlavianos – in Histoire de la philosophie en 100 Haïku)




Sur ces quelques extraits, les amateurs de haïku n'auront pas manqué de remarquer que la métrique propre à cette forme japonaise est strictement respectée. Chapeau à l'auteur et au traducteur !

Les auteurs de nouvelles ont aussi leur place au Miel des Anges, nous livrant un regard acéré sur la Grèce d’aujourd’hui. Là encore, il est difficile de choisir quel auteur ou extrait donner en exemple tant on est sûr d'être alors injuste envers les autres. Je vous en livre cependant deux, espérant vous donner envie d'aller plus loin dans ce merveilleux catalogue où il n'y a pour nous, pour le commun des lecteurs francophones, que des découvertes.

Pour commencer, une nouvelle extraite de Le Maître couteau, de Yòrgos Skambardònis.

LA VIANDE HACHÉE NOIRCIT

La viande hachée noircit dans le frigo. Elle est dans le frigo et noircit.

Andònis Liàndas, à la retraite depuis deux jours, se dit qu'il devrait se lever pour la pétrir avec du sel et de l'origan.

Il aurait déjà dû se lever.

Répartir le hachis en deux portions et remettre la viande dans le congélateur.

Parce que, quand la viande est congelée et décongelée, elle noircit plus vite.

Mais Andònis Liàndas reste figé sur son canapé à regarder la télé. Il ne la regarde pas — simplement il ne peut pas se lever.

Il sait bien, mais il ne veut pas, il ne veut pas se lever.

Et la viande est en train de noircir.

(in Le Maître couteau, traductions de Hélène Zervas et Michel Volkovitch)

Puis celle-ci, un peu plus longue, extraite de Le Renard dans l'escalier de Ilìas Papamòskhos.

PEINTRE POLONAIS

Foùtis est arrivé en Grèce vers la fin des années 70. Il avait appris à boire dès l'adolescence en Pologne, en travaillant, comme apprenti, dans un vaste garage, logé dans un immeuble vertigineux au centre de Varsovie. Pendant les pauses le contre-maître l'envoyait chercher de la vodka ; puis, tous, assis sur le toit, buvaient en contemplant les toits de la capitale polonaise. Des années plus tard, avec ses amis, il a volé un tonneau d'alcool pur. L'aube 'a trouvé chez lui, dans son salon, à faire le pianiste devant le radiateur. Foùtis a connu les tourments de l'artiste, et les fatigues et privations de l'athlète, car il a a travaillé brièvement comme danseur à l'opéra de Varsovie et a été boxeur professionnel — catégorie poids plume. Il aimait à évoquer souvent l'ambiance bohême de Varsovie. "Là-bas, les femmes se donnent avec les yeux", disait-il. Son apparence avait quelque chose d'ascétique, sa tête maigre et glabre nichait comme un œuf dans sa barbe épaisse. Il fumait des Karélia en boîtes rigides, offrant aux enfants l'image qu'on trouve dans le paquet, et toussait d'une toux creuse, comme fausse, en se couvrant toujours la bouche avec sa large paume. Alors ses ongles, comme passés au vernis, brillaient. Il mangeait toujours comme un moineau (un bout de pain, un bout de fromage, deux tranches de jambon) et buvait comme un cheval. Il n’habitait pas en ville. Il arrivait tous les matins à pied de son village, en courant ; le soir, s'il n'avait pas bu, il courait à nouveau, autrement il prenait un taxi. Puis, versant de l’eau-de-vie dans un puits sans fond, il sombrait dans les séries brésiliennes.

Un soir, pour peindre l'enseigne d'un magasin, il a eu besoin d'une échelle haute, pour monter sur une autre sorte de ring, comme on l'a vu après. On a posé l'échelle en biais. Le pied mordait pas mal sur la rue, qui était très étroite. Chaque fois qu'il venait une voiture, elle ralentissait à peine et passait en rasant l'échelle. "Personne ne me la tient !" disait Foùtis de temps en à autre en pleurnichant un peu, et tandis que les éclats de rire s'alliaient au grondement des moteurs, il continuait, le regard flou et fiévreux à la fois, à étaler sa peinture bleue sur l’enseigne, tel un moine illuminant un ciel pour s'évader.

( traduction Myrtos Gondicas, in Le renard dans l'escalier)




Il y a beaucoup d'autres découvertes que nous permet de faire Le Miel des anges — nous en reparlerons certainement — mais il nous faut souligner le merveilleux travail de traduction que mène Michel Volkovitch, renforcé par quelques autres traducteurs. Un travail à la fois pointu, généreux et qui n'hésite as à nous dévoiler les coulisses de son travail, parfois à la fin des volumes que nous venons de lire, ou avec un humour qui n'a d'égal que sa rigueur et sa passion pour la plus juste traduction possible, sur son site dont la lecture est aussi un bonheur pour les lecteurs curieux (http://volkovitch.com).

Marc Ossorguine

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