mercredi, octobre 28, 2020

"A la mesure de l’univers" de Jon Kalman Stefansson (Islande)

 


Après le très beau « Entre ciel et terre », récit d’une pèche nordique âpre et rude, après « Le cœur de l’homme », tout aussi digne d’une odyssée, Jon Kalman Stefansson publie ici un récit où il est question d’amour, et de mort, de musique, beaucoup, de poésie aussi, beaucoup – il faut dire que les Islandais y portent une attention toute particulière, beaucoup plus que nous, qui avons perdu de vue l’importance d’en lire.

 Il souffle un vent de nostalgie sur ce roman qui parle de destinées, d’enfant orphelin, de morts injustes, des étoiles la nuit, de l’alcool qui entraîne la violence et les coups parfois sur ceux ou celles qu’on aime.

On va croiser de nombreux personnages, que l’on suit sans linéarité sur trois générations, tels que  Margret et Oddur, le grand-père d’Ari, les femmes Veiga, Lilla, Sigga, mais aussi Tryggvi, et Jakob, le père d’Ari, Anna, sa dernière compagne, mais aussi Pordur, Svavar, Arni et bien d’autres.

Ari rentre en Islande pour voir son père Jakob, qui va bientôt mourir. On découvre alors Reyflavik (à ne pas confondre avec Reykjavik), une ville de pécheurs, parce que pécher du poisson c’est important.

 « Si nous oublions de tirer le poisson de la mer, ce poisson qui compte de plus en plus et qui, bientôt, sera plus important que l'agriculture, eh oui, qui l'eût cru, nous peinerons de plus en plus à survivre et notre rêve d'indépendance ne se réalisera pas. » pense Oddur, alors que son fils Pordur, très doué pour l’écriture, rêvasse sur le bateau où Oddur règne en maître. Peut-être est-il en train de composer un poème, ou d’écrire dans sa tête un récit épique – une écriture qui attirera l’attention d’un grand maitre de la poésie qu’est Gunar Gunnarsson - mais pour comprendre ce qu’il aurait peu advenir de Pordur, il faudra aller jusqu’au bout du récit.

Pour l’instant c’est le drame. « Oddur souffle. Il s’approche lentement du poisson que Pordur vient d’abîmer, l’examine, l’attrape par la nageoire caudale, puis s’avance sans hésiter vers son fils qui lève les yeux, la tête ailleurs, toujours ce sourire aux lèvres – et là, Oddur le frappe. De toutes ses forces. L’énorme poisson rebondit sur la joue de Pordur si bien que la chair de l’animal est endommagée, elle éclate, il le frappe si fort que Pordur fait tomber son crocher et manque de passer par-dessus bord. Puis, c’est le silence. »

Jon Kalman Stefansson entremêle les époques – on suit ces trois générations d’islandais, des Fjords de l’Est jusqu’à Reyflavik, qui va beaucoup changer elle aussi, en une sarabande qui nous fait comprendre les connections, les legs qu’une génération donne à l’autre. Le destin de ceux et celles qui avaient en eux ce besoin d’écrire, un désir souvent contrecarré comme Pordur face à son père Oddur. Parfois le lecteur se trouve même un peu perdu - dans le même chapitre sont entremêlés plusieurs époques - mais ce n’est pas un hasard : l’auteur veut nous faire percevoir comment tous sont les maillons d’une longue chaîne qui défile sous nos yeux, une continuité de destin dans cette épopée familiale qui n’en finit pas.

Il y a des personnages de femmes magnifiques. Qui rêvent, qui aiment, qui lisent et écrivent, qui bataillent dans ce pays où la vie est dure et cruelle, qui ont des enfants, les chérissent, et disparaissent parfois beaucoup trop tôt.

Et puis il y a tous ces titres de chapitres, j’aimerais tous les citer : «  quel fardeau la mort est pour la vie …aussi longtemps que quelqu’un est vivant », Qu’adviendra-t-il de la justice et de la beauté si les idéaux périssent ? » « Quelque part, à proximité de l’univers », « Quelqu’un pleure et Elvis a le pouvoir d’ouvrir les cœurs » « Comment est-il possible de créer une telle quiétude » ...

Encore un mot pour signaler une originalité sur la forme : l’auteur n’est jamais loin dans ce récit. Il se glisse auprès d’Ari, nous prend par la main pour nous entraîner à sa suite, et se retire, à la fin, comme à regret. « Je vois tout cela », nous dit-il, « la pierre qui devient terreau, Ari qui se gare devant la maison où sa belle-mère vit avec Mani. Je vois tout cela tandis que je m’unis peu à peut à l’averse de neige. Et je m’unis si radicalement à elle qu’on dirait que jamais je n’ai vraiment existé. » … Comme l’auteur, on se retire sur la pointe des pieds à la fin de ces 438 pages.

Il y aurait encore tant à dire pour vous décrire l’univers de Jon Kalman Stefansson : parler de nostalgie, d’amours puissants et de trahisons, de titres de chansons qui tournent en boucle et constituent la bande originale du livre, et tout simplement de personnages très loin géographiquement, mais tellement proches qu’on croit, en fermant le livre, les avoir côtoyés de près.

J’ai eu la chance d’apercevoir Jon Kalman Stefansson à une Comédie du Livre, consacrée aux auteurs nordiques, et cet homme avait quelque chose de grand qui émanait de lui.

Un récit magnifique donc, d’un auteur islandais qui mérite pleinement sa place dans la lignée des grands auteurs nordiques.

Florence Balestas

A la mesure de l’univers, Jon Kalman Stefansson, Gallimard, 2017

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