mardi, août 18, 2020

« Barnum », de Virginie Symaniec (France)

Virginie Symaniec est une aventurière des temps modernes. Elle a monté sa maison d’édition indépendante, Le Ver à soie, à quarante-cinq ans (en 2013).

« Je n'ai pas eu le choix. Après des années à l'université, à courir derrière un poste de chercheuse qui n'existe pas, puisque je suis docteure en Histoire, habilitée à diriger des recherches, mais spécialiste de la Biélorussie, pays dont tout le monde se fout ; après des années de précarité en tant que chômeuse surdiplômée, je me suis demandé ce que je savais faire : pas grand-chose. Mais j'avais des compétences linguistiques et rédactionnelles, une expérience de traductrice et j'avais déjà travaillé dans des maisons d'édition à différents niveaux sans connaître toute la chaîne du livre. Je me suis dit que je pourrais faire cela : m'occuper de livres, de traductions, en montant une maison d'édition indépendante, je pensais d'abord à un site internet. Je n'avais pas encore conscience de ce que cela impliquait réellement, éditer : j'avais des compétences du point de vue des contenus mais tout à apprendre au niveau technique. » raconte-t-elle à Juliette Keating dans une longue interview publiée sur le site Médiapart.

(On notera que la Biélorussie connaît son heure de gloire et que c’est toujours des histoires de timing qui nous minent !)

Côté commercialisation (pour manger, il faut vendre...), elle a très vite compris qu’elle n’avait aucune chance de tirer son épingle du jeu en entrant dans La Chaîne du Livre. Lui est alors venue l’idée de raccourcir au plus serré cette chaîne en allant proposer directement ses livres sur les marchés du sud-ouest !

Et Barnum - Chroniques, c’est le journal de la création de sa petite boutique. Virginie Symaniec nous y raconte saison après saison cette aventure dans l’aventure. C’est passionnant !

Extraits :

« 22 décembre [2013]

Imagine-t-on tout ce qu’on apprend sur soi – et sur les autres ! – en treize années de chômage et de précarité ? Qui sait ? Si je n’avais pas fondé Le Ver à soie, j’aurais sans doute fini par me transformer en bonze. Je viens de passer vingt ans à étudier. Cela fait treize ans que je travaille à écrire des articles gratuitement pour l’État. Je n’ai quasiment jamais cotisé. Je n’aurai jamais de retraite. Je lutte quotidiennement contre la peur de la clochardisation en alignant les bullshit jobs. La différence, depuis Le Ver à soie ? Du repos ? Non : on ne peut jamais se reposer quand on ne sait pas de quoi on va vivre le lendemain. Mais pour la première fois depuis treize ans, quelque chose est réellement différent. En réalisant les quatre premiers livres du Ver à soie, j’ai ressenti du plaisir. Immense ! Je ne savais même plus que ça existait. Sentiment d’être en train de réussir quelque chose qui me ressemble. Joie, soudain partagée : voir des gens prendre Mamou ou Mon cousin Hugo, marquer un temps de silence en regardant la couverture, la caresser, se rendre compte que c’est doux, et se mettre à sourire comme des enfants. Esthétique de la bienveillance. Plus personne ne me regarde en regardant ses pieds.

Mamou d’Angi Máté est traduit du hongrois par Zsuzsa Kosza. Angi y raconte son enfance avec sa grand-mère en Transylvanie, mais au lieu de garder sa voix d’adulte, elle reconstitue sa propre voix d’enfant en un exercice de prose poétique pure.

16 janvier [2014]

— Vous vivez sur quelle planète, madame ? dit un homme qui voit les premières parutions du Ver à soie. Notre pays est en crise ! Il faut envoyer des CV ! Des CV, vous dis-je ! À des associations surtout. Elles reçoivent des aides pour embaucher des gens de plus de 50 ans comme vous.

Je suis née le 25 décembre 1968. J’ai fêté mes 45 ans le mois dernier. » (p. 25)

(…)

« 23 juillet [2014]

Un vrai stage de formation commerciale. L’idée d’installer une petite librairie éphémère du Ver à soie sur le marché de Léon dans les Landes est sans doute la meilleure idée que j’ai eue depuis bien longtemps. Je suis tout de même en train de vivre une aventure assez exceptionnelle. Quand je pense que certains fonts des années d’école de commerce pour apprendre à vendre. Ici, chaque matin, je remets tout en question : ma manière d’être, de parler, de présenter les livres, de défendre les auteurs. D’une façon générale, je suis de plus en plus à l’aise, je parle de mieux en mieux et il devient de plus en plus ‘dangereux’ d’approcher de mon banc. » (p. 58)

(…)

« 8 juillet [2016]

Tous les ans, je m’offre un nouveau stage gratuit de formation à quelque chose : la première année, ce fut Vente et informatique ; la seconde, Course de vitesse, saut en hauteur et stage de survie dans la tempête. Je crois que, cette année, ce sera CAP de Construction, jeté de barnum et lancer de poids à l’épaulée. On me connaît généralement ronde, pas carrée, amis à répéter l’exercice deux à quatre fois par jour jusqu’à la fin de l’été, ça va venir, et dans un mois, tout le monde va me parler super correctement. » (p. 174)



Alors, il faut bien dire que cette lecture fait un très grand écho à ce que peuvent vivre toutes les petites et toutes-petites maisons d’édition du pays… et sans doute d’ailleurs.

En effet, cet été avec les Éditions Yovana auxquelles je collabore, face au désastre que représente l’annulation de tous les salons et festivals du livre de la saison qui sont nos seuls lieux de présentation, promotion et même, en grande partie, de ventes, nous avons proposé à neuf de nos petits camarades de la région de nous unir. C’est comme cela que nous avons réussi à enclencher une dynamique nouvelle autour de la mise en route d’un petit stand de promotion de nos autrices, auteurs et catalogues sur les marchés de producteurs de notre secteur. Nos aventures n’en sont qu’à leurs balbutiements, mais l’expérience de Virginie Symaniec et de son Ver à soie fait bel et bien écho à notre actualité !

 

Laurence Holvoet

« Barnum », de Virginie Symaniec. Signes et Balises, 2019. 232p.

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