samedi, novembre 14, 2020

"Saturne", de Sarah Chiche (France)

 

Selon la mythologie, Saturne est un Dieu dont la cruauté potentielle a été renforcée par son identification avec Cronos, connu pour avoir dévoré ses propres enfants. Selon le mythe, il devint roi des Dieux mais refusa de libérer les Cyclopes et les Cent-bras. Il se maria avec sa sœur Rhéa. On  prédit à Saturne qu'il serait lui-même détrôné par ses propres fils :  Il décida alors de manger tous ses enfants, Hestia, Cérès-Déméter, Junon-Héra, Pluton-Hadès, Neptune-Poséidon.

Nul doute que Sarah Chiche a placé son roman sous la tutelle d’un Dieu étonnant. Elle a aussi certainement vu la reproduction du tableau de Francisco de Goya, peinte entre 1819 et 1823 directement sur les murs de sa maison dans les environs de Madrid.

Son récit s’ouvre sur ce qui va engendrer le traumatisme dont la narratrice et auteure va souffrir toute son enfance : l’enterrement de son père, alors qu’elle n’a que 15 mois, et que personne ne lui dit explicitement que son père est mort.

Visiblement Sarah Chiche est née dans une famille que l’on peut considérer comme toxique – et elle va nous expliquer pourquoi, en le détaillant avec force détails. Harry, son père, est le cadet d’une fratrie de deux enfants, nés dans les années 40 en Algérie, dont le père est à la tête d’une grande clinique prospère. Après le retour douloureux en France, où comme de nombreux rapatriés toute la famille va souffrir du syndrome de l’exil, un second chapitre va s’écrire dans une clinique que le père va bâtir à l’image de celle d’Algérie.

En attendant la famille habite un château magnifique, où l’on fait bombance tous les jours. On tente de reformer le paradis d’Alger. Pendant ce temps, Harry, envoyé en pensionnat en Normandie, végète dans l’ombre de son frère aîné à qui tout réussit. Il va de soi qu’ils deviendront tous les deux médecins, comme le veut la tradition familiale, et la rare expression personnelle d’Harry qui dit son intérêt pour la psychanalyse est balayée d’un revers de main par son père.

Au « château », la maison familiale, on dépense beaucoup d’argent, on a des maîtresses, l’argent tombe, les bénéfices augmentent. Armand, l’aîné, se marie avec une femme parfaite, Judith.

Rien de très étrange jusque là dans une famille où un fils peine à trouver sa place, jusqu’à ce qu’une passion pour la belle Ève, rencontrée par hasard dans les rues de Paris, vienne tout bouleverser.

Sarah Chiche décrit très bien son père fasciné, captivé, ensorcelé par la belle Ève, qu’il prend pour une orpheline perdue dans Paris, d’origine juive et danoise.

On est en 1975. Harry et Ève s’aiment éperdument. Il faut dire qu’Ève irradie réellement : toute la famille est sous le charme, elle aussi ensorcelée.

Mais dans une famille bourgeoise corsetée, découvrir que cette inconnue n’est ni juive, ni danoise, ni orpheline et surtout totalement infidèle – en fait une menteuse professionnelle – est intolérable. Alors elle s’enfuit. Et Harry se meurt de désespoir.

Le lecteur pourra imaginer facilement la suite : Ève va tomber enceinte … de Sarah.

Harry va bien sûr « régulariser » la situation en l’épousant, mais la situation, intenable, l’emportera rapidement dans la tombe.

Née dans l’environnement typique d’une famille toxique avec de profondes névroses, la petite Sarah va tenter de s’en sortir par elle-même, coincée entre des injonctions contradictoires : deux clans entre lesquels il faut choisir s’opposent en effet dans cette guerre de tranchée psychologique. Et il lui faut compter avec la plus grande injonction contradictoire qui soit, à propos de son père : « il est mort, mais il n’est pas mort ».

Elle n’y réussira pas sans être passée par une longue dégringolade, une très forte dépression, mais surtout, par la seule issue qu’elle entrevoit,  l’écriture :

 « Non, dis-je à ma grand-mère au téléphone, je ne ferai pas médecine, je ne te laisserai pas me broyer comme tu as broyé mon père, dont on a broyé tous les rêves. J’allais écrire, je voulais écrire, depuis l’enfance j’essayais d’écrire, je ne voulais faire que cela. »

L’auteure excelle à décrire minutieusement sa longue descente aux enfers, jusqu’à l’âge adulte, à un âge où normalement tout vous sourit. Mais pas pour elle.

Avec beaucoup de lucidité, elle pose la question de l’identité lorsqu’on est issu d’une famille aussi typée, aussi toxique par les névroses accumulées et le syndrome de l’impossible retour, quand on a connu la prospérité en Algérie.

Après un prologue très lyrique (trop ? j’ai failli arrêter à ce stade), son écriture est précise, et on sent la psychanalyste poindre sous l’écrivain dans ce récit d’une enfance malmenée.

Mais après ?

C’est toute la question, il me semble. On connaît d’autres autrices qui ont décrit avec minutie leur maltraitance dans leur enfance.

Sarah Chiche saura-t-elle, une fois cette longue et douloureuse dépression dénouée, rebondir pour écrire autre chose ?

« J’entre dans l’automne de Saturne. Et sur la route où je pars, seule, mais avec mon père, seule, mais avec ceux que j’aime, seule, mais avec les mélancoliques, les amoureux, les endeuillés et les intranquilles, seule, mais cachée dans la foule des vivants et des morts, tout est perdu, tout va survivre, tout est perdu, tout est sauvé. »

Souhaitons-lui de revenir avec un nouveau livre, loin de l’autofiction, et désormais écrivaine.

Florence Balestas

Saturne, Sarah Chiche, Editions du Seuil, 2020

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